Rainisoalambo d'environ 1830 à 1904
Protestant (église luthérienne); Madagascar
Le mouvement de réveil qui se
répandait en Europe dans le courant du 19è
siècle fit aussi son apparition à Madagascar dans la
région de l'Isandra, pays Betsileo où vivait
Rainisoalambo.
Rainisoalambo, comme les princes betsileo, habitait Ambalavato, un
hameau coutumier. Il dépendait du quartier d'Ambatoreny,
à l'est du district de Soatanàna, Fianarantsoa. Il
était le fils d'une lignée de devins, chargée
de l'éducation des princes et fut élevé parmi
eux.
Rainisoalambo occupa la fonction de chef de la garde royale et
aussi porte-parole du souverain en raison de son grand talent pour
les discours et les joutes verbales. Les gens le prenaient aussi
pour défendre leurs causes. Il avait le don de convaincre et
de persuader à tel point qu'il gagnait presque toujours la
partie devant ses adversaires.
C'était aussi un devin guérisseur traditionnel
renommé. Vers 1892 comme il était avancé en
âge-- la soixantaine--il abandonna ses fonctions à la
cour et se consacra à l'agriculture, surtout la culture du
riz, pensant qu'elle lui rapporterait beaucoup plus d'argent.
La Mission de Londres (LMS) [1] avait déjà
fondé une église dans le village d'Ambatoreny, qui
servait d'école en dehors des services religieux avec le
pasteur faisant office d'instituteur. Ces
pasteurs-évangelistes étaient formés dans les
institutions théologiques de la LMS. Étant
vêtus à l'européenne et disciplinés,
ils étaient payés et n'étaient pas soumis
à la corvée. Ils représentaient aux yeux des
ruraux le modèle d'un nouveau style de vie.
Rainisoalambo enviait leur train de vie et pensait qu'en devenant
pasteur, il serait, lui aussi, comme eux. C'était un homme
ambitieux et intelligent. Encouragé par ses proches, il
apprit à lire la Bible et à écrire. Il accepta
le baptême en 1884 dans l'espoir de s'enrichir après
sa nomination comme pasteur. Il n'abandonna pas pour autant ses
pratiques païennes. Après une formation biblique de six
mois, il fut nommé catéchiste responsable de sa
paroisse mais non salarié. Déçu, il reprit ses
activités d'antan de cultivateur et de devin
guérisseur.
A cette époque, le niveau de vie des gens dans les villages
reculés comme celui de Rainisoalambo était
très bas. En même temps, une épidémie de
variole et de paludisme frappa la région et tua beaucoup de
gens. La famine sévissait. En plus, les Bara et Sakalava
[2]--tribus vivant à côté de la tribu
Betsileo--se relayaient pour attaquer et piller les villages. Les
exigences royales s'ajoutaient aux malheurs des gens : tous les
hommes dès l'adolescence devaient payer des impôts
pour contribuer aux amendes qu'exigeait la France, puissance
colonisatrice.
Les charmes et les pharmacopées étaient impuissants
à guérir la pauvreté, la malnutrition, et la
maladie. La famille de Rainisoalambo était
décimée, il ne lui restait plus que sept bœufs,
et ses rizières n'étaient plus cultivées et
tombaient en friche. Il était très malade et vivait
dans un extrême dénuement. Son corps était
couvert d'ulcères qui le faisaient souffrir et le rendaient
incapable de travailler. Ses proches le quittèrent.
Du fond de sa misère et de son désespoir
Rainisoalambo interpella le Dieu dont il connaissait
déjà l'existence. La même nuit, la nuit du 14
octobre 1894, d'après son témoignage, pendant qu'il
dormait il fit un rêve où il voyait quelqu'un,
habillé d'un vêtement d'une blancheur inexprimable,
qui se tenait à son côté et lui disait de jeter
ses amulettes et d'abandonner ses moyens de divination qui, d'un
côté, étaient pour lui ses protecteurs et de
l'autre, lui donnaient son identité en tant que devin.
Le lendemain à l'aube, il exécuta l'ordre et se
débarrassa des corbeilles de morceaux de bois, de graines,
et de perles qu'il avait en sa possession. Tout de suite il se
sentit délivré de ses maux et ses forces lui
revinrent. Il se sentit devenir un homme nouveau. C'était
le 15 octobre 1894. Il disait que c'était un certain
Jésus qui l'avait délivré du fonds de
l'abîme et l'avait libéré des chaînes
du paganisme. Il se repentit et éprouva immédiatement
un sentiment de délivrance. Il nettoya son corps, sa maison,
et sa cour.
Sachant déjà lire, il se mit à lire
attentivement la Bible, surtout le Nouveau Testament. Il avait
déjà une certaine connaissance du christianisme et
des rites et des prières de la communauté
chrétienne. Mais c'est après avoir passé de
longues semaines dans l'étude et la méditation de la
Bible qu'il commença à transmettre son message.
Il s'adressa d'abord à sa famille dont plusieurs membres
étaient malades et pratiquaient la religion des
ancêtres. Le thème central de sa prédication
développait la nécessité d'abandonner
l'idolâtrie et d'adhérer à Jésus
Christ qui lui était apparu et lui avait parlé. Il
leur conseilla de jeter leur fétiches s'ils voulaient
être guéris. Beaucoup parmi eux acceptèrent son
conseil et furent guéris. Il se rendit dans les villages
voisins. Ceux qui étaient très malades et ne
pouvaient même pas prier, Rainisoalambo venait les voir et
priait pour eux. Il imposa les mains aux malades affirmant que
Jésus était la source de toute guérison et ils
furent guéris. Ceci se passa entre la fin de l'année
1894 et la première moitié de l'année 1895.
Le 9 juin 1895, Rainisoalambo réunit chez lui les douze
personnes [3], qui avaient tous été guéries de
leur maladies après avoir jeté leurs idoles et
accepté de quitter définitivement la vie
païenne. Ils prièrent ensemble et prirent les
engagements solennels suivants : d'apprendre à lire et
à connaître les chiffres pour lire la Bible selon ses
chapitres et versets ; de nettoyer les maisons et les cours et
d'avoir une cuisine à part pour faire le feu afin que les
maisons soient présentables pour les cultes, pour honorer
Dieu [4]; d'avoir un jardin potager et des ressources alimentaires
personnelles ; de tout commencer toujours par la prière
faite au nom de Jésus. De plus, les enterrements, sources de
ruine et occasions de beuveries et de débauche chez les
païens, seraient célébrés en
vêtements décents, avec cantiques, prières, et
exhortations, mais sans abattage de bœufs, afin de
protéger la famille en deuil pour qu'elle ne soit pas
obligée de s'appauvrir pour l'occasion. Rainisoalambo
termina la réunion par la lecture de la Bible et la
prière. De cette réunion intime mais extraordinaire
naquirent les Mpianatry ny Tompo (Disciples du Seigneur).
Rainisoalambo commença l'instruction du groupe, sans que
les participants cessent leurs occupations de cultivateurs, en
s'aidant des brochures, dont le "petit catéchisme" de
Martin Luther, traduit par M. Burgen, qu'il put se procurer
auprès du missionnaire Théodor Olsen, à la
station missionnaire à Soatanàna [5] (qui
signifie "beau village"). Il demanda aussi l'aide du pasteur
à Ambatoreny pour les éduquer. Celui-ci accepta et
vint prêcher et les enseigner tous les lundi et les jeudi.
Ils s'organisèrent pour mener une vie communautaire. Ils
cultivaient les champs et bâtissaient des maisons pour
recevoir les malades. Ils prêchaient l'évangile,
soignaient les malades et délivraient les démoniaques
qui venaient les consulter. Afin de ne pas se séparer de la
Bible, ils la portaient en bandoulière, dans un sac cousu en
coton blanc.
D'un commun accord ils avaient choisi les mots d'ordre de
repentance, humilité, patience, amour du prochain,
prière, communion, et entraide mutuelle. Au début,
Rainisoalambo les envoyait évangéliser pendant des
voyages de courte durée dans des endroits peu
éloignés, puis petit à petit ils allaient plus
loin et restaient plus longtemps. Son désir de mener une vie
de missionnaire avait été exaucée, mais d'une
manière inattendue.
Vers la fin du mois d'octobre 1895, ayant eu connaissance de cette
communauté et de leur travail
d'évangélisation, le missionnaire Théodor
Olsen écrivit : "Un fait réjouissant se passait au
village du côté ouest de la station missionnaire car
d'honorables païens, environ une vingtaine,
demandèrent de se faire baptiser. Ils venaient assister au
culte donné le dimanche à la paroisse et en plus, on
les voyait les jours de la semaine, étudier ou s'entraider
pour la lecture ou les études bibliques. Un lundi où
j'étais allé les visiter et enseigner ils
étaient au nombre de trente à quarante, prêtant
attentivement l'oreille à mon sermon qui leur
prêchait l'amour que Dieu donné aux pécheurs."
(traduction libre par l'auteur)
Très vite, le village de Rainisoalambo, Ambatoreny, devint
un centre d'attraction pour de nombreux malades. Les nouveaux
convertis les exhortaient, priaient pour eux à haute voix et
leur imposaient les mains. De plus, parmi les "disciples", beaucoup
s'empressaient d'annoncer à leur voisins ou à ceux
de leur parenté ce qui leur était arrivé et
encourageaient chacun à faire la même
expérience.
En 1902, suite à la situation politique coloniale, "le
centre de réveil" fut déplacé à
Soatanàna où il se trouve actuellement, afin
d'être sous l'égide de la mission norvégienne
qui s'y trouvait et d'être intégré au sein de
la paroisse luthérienne de la même localité.
Actuellement, au centre de réveil à Soatanàna,
on pratique certains rites bibliques, comme le fait de se laver
mutuellement les pieds. Tous les habitants sont habillés de
blanc--symbole de la pureté--et tous les Soatanàna
zanaky ny Fifohazana (enfants du Réveil) suivent
rigoureusement les mêmes préceptes de vie. Les hommes
portent des chapeau de paille entourés d'un ruban blanc.
Les habitants ont aussi l'habitude de laver les pieds des
visiteurs à leur arrivée au centre.
Organisés sur le mode patriarcal, pliés à une
discipline rigoureuse, ses adeptes professaient un charisme de
guérison par imposition des mains. A partir de
Soatanàna, le mouvement se répandit grâce
à ses envoyés, les Iraka (les "apôtres"
ou les "envoyés") qui se déplaçaient à
pied de village en village et de ville en ville, prêchant
à tous le message de la Bonne Nouvelle. En 1904, leur nombre
était au environs de cinquante. Le nombre des convertis ne
cessait de croître.
Depuis le début, Rainisoalambo était à la
tête du mouvement de réveil. Préoccupé
par rapport à l'avenir du mouvement à cause d'un
vent de discorde qui planait, il allait continuellement s'isoler
et prier vers la montagne située sur le côté
ouest de Soatanàna. Il décida d'organiser une
assemblée générale le 10 août 1904 pour
les délégations du mouvement,
éparpillées dans l'île. Ce serait une grande
réunion de prière et aussi une occasion pour bien
asseoir l'organisation du mouvement. Une préparation
intensive commença donc à Soatanana par la
construction d'une grande maison pour accueillir les gens. Les
habitants s'organisèrent pour augmenter la culture du riz
afin de pouvoir nourrir les gens qui viendraient.
Rainisoalambo parvint à diriger les préparatifs
pendant un certain temps mais fut bientôt fatigué par
la force de l'âge et le travail. Il était atteint
d'une maladie de poitrine qui s'aggrava de plus en plus. La
veille de sa mort, il demanda encore qu'on l'emmène voir
la construction de la maison en cours. On le soutenait des deux
côtés car il n'avait plus la force de marcher seul.
Le lendemain, quelques amis et sa famille vinrent l'entourer,
chantant doucement et priant pour lui. Le 30 juin 1904 il rendit le
dernier soupir en priant pour l'avenir du mouvement à
Soatanàna.
Son corps y fut inhumé à Soatanàna, bien que
son village natal n'était pas trop éloigné,
suivant la règle du mouvement qui disait qu'on devait
être enterré là où on mourait [6]. La
grande assemblée du 10 août se passa donc sans lui.
Voici comment naquit le premier mouvement de réveil à
Madagascar qui fit de Soatanàna le premier centre de
réveil du pays. Actuellement, Soatanàna est devenu un
grand centre de pèlerinage annuel et les gens y viennent
pour se faire soigner et pour prier.
Ce mouvement de réveil bouleversa la vie sociale et
économique du village et de la région. Le nombre de
gens ne sachant ni lire ou écrire diminua, et le respect de
l'hygiène favorisa l'amélioration de la
santé des habitants. Le changement de mœurs et de
coutumes durant les enterrements améliora les situations
familiales. Soatanàna devint un village modèle pour
les alentours.
Berthe Raminosoa Rasoanalimanga
www.dacb.org
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