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Vers de nouvelles formes de ministères

 

Posée ainsi, la question invite à prendre quelque distance avec une problématique caractéristique de nos Églises évangéliques : l’organisation de nos communautés correspond-elle à celle de l’Église primitive ? Suggérer de nouvelles formes de ministère c’est prendre la question sous l’angle pratique, fonctionnel, c’est vouloir adapter l’organisation à ce que l’on ressent comme nécessaire au développement de l’Église dans sa situation et son environnement actuels, alors qu’on se préoccupait essentiellement de conformer la structure de l’Église à un modèle préétabli que décrirait le Nouveau Testament.

On pressent vite le danger d’une approche pragmatique où l’on suivrait un schéma fonctionnel au lieu de la Parole écrite de Dieu. L’objet de cette étude est de sonder les Écritures sur cette question particulière de l’innovation des formes de ministères, sans oublier la question importante du rapport entre l’organisation actuelle de l’Église et celle du Nouveau Testament. Après avoir évoqué un exemple marquant d’innovation à l’époque de l’Ancien Testament, l’institution de la royauté en Israël, on suivra la destinée de la structure des « douze » instituée par Jésus, on cherchera enfin à déterminer quelle part de souplesse, d’innovation, d’adaptation, le Nouveau Testament suggère-t-il pour l’organisation des services dans l’Église.

COMMENT DIEU GÈRE LA NOUVEAUTÉ

L’institution de la royauté est souvent interprétée comme un mauvais choix du peuple qui a rejeté le régime idéal de la théocratie prévu par Dieu. Cette note n’est certes pas absente du récit du livre de Samuel (1S 8 à 11), mais le lecteur est rendu sensible à d’autres aspects qui rendent la question plus complexe.

Dans le récit même, la faute de Samuel qui avait établi juges des fils indignes est clairement mise en évidence (1S 8.3), donnant ainsi une part de justification à la demande des anciens. Certes le changement de régime demandé, s’il résout dans l’immédiat le problème posé par le mauvais comportement des fils de Samuel, ne peut, à long terme, que reproduire le défaut constaté : les rois se succèderont de père en fils bien plus sûrement que les juges ! La formule « comme chez toutes les nations » (1 S 8.5) est inquiétante de la part d’un peuple qui devait se distinguer des autres, mais elle est déjà employée dans la loi du Deutéronome qui prévoit l’institution de la royauté à la demande du peuple (Dt 17.14). Demander un roi n’est donc pas jugé illégitime. Dieu a prévu par avance d’y répondre, veillant seulement à limiter les pouvoirs du roi et s’assurer de son obéissance : il doit être choisi par Dieu (v. 15) et lire attentivement la loi pour y conformer son action (v. 18-19).

Outre cette disposition de la loi, l’avènement de la royauté est préparé dans les récits qui précèdent. L’anarchie de l’époque des Juges la laisse désirer : « En ce temps-là il n’y avait pas de roi en Israël… » (Jg 17.6 ; 18.1 ; 19.1 ; 21.25). La mère de Samuel elle-même, dans son cantique de reconnaissance, annonce que le Seigneur donnera puissance à son roi et relèvera la force de son oint » (1S 2.10). Le roi est aussi évoqué dans le message de condamnation adressé à Éli par un homme de Dieu : Dieu s’établira un prêtre fidèle qui marchera toujours devant son oint (1S 2.35).

Bien que Dieu interprète la demande du peuple comme un rejet de sa personne : « c’est moi qu’ils rejettent, afin que je ne règne plus sur eux » (1S 8.7), il va cependant s’impliquer totalement dans le choix. Aucun autre roi n’aura été mieux choisi que Saül. Il bénéficie d’une triple légitimité, (1) comme fils spirituel de Samuel, oint en privé, bénéficiaire d’une expérience spirituelle qui l’assimile aux prophètes (1S 10.1-12), (2) comme roi tiré au sort, sans tenir compte de l’onction préalable (1S 10.17-27), (3) comme nouveau juge-libérateur, suscité par Dieu et animé par son Esprit (1S 11.1-15).

Cela n’empêchera pas la sévérité de Dieu à l’égard de Saül, tragiquement rejeté à cause de deux écarts. Mais dès le roi suivant, l’engagement de Dieu à l’égard de David et de son fils (2S 7) ouvre une perspective à long terme qui se réalisera avec la venue du Messie.

L’attitude de Dieu, tout au long de ce processus ne peut déconcerter celui qui s’attendrait à découvrir dans le récit la révélation de la forme de gouvernement idéal. Si la royauté éveille la méfiance de Dieu, elle n’est pas pour autant un régime maudit : avec un roi il est possible d’obéir au Seigneur et de s’attacher à lui (1S 12.15). En matière de régime politique, Dieu apparaît beaucoup plus pragmatique que doctrinaire. La royauté, pourquoi pas ? Et après tout, l’image royale n’est-elle pas excellente pour susciter l’attente du Messie ? Il ne faudrait pas en conclure que Dieu improvise : la présence de l’image royale dans les prophéties antérieures, atteste l’existence d’un plan divin qui domine l’histoire et transcende ce qui, à vues humaines, peut rester déconcertant.

LES « DOUZE »

Jésus a laissé très peu de consignes pour l’organisation de la communauté dont il a annoncé la fondation : « Je bâtirai mon Église » (Mt 16.18). La seule structure qui ressort nettement des récits des évangiles est celle des douze, appelés aussi apôtres (Lc 6.13), choisis par Jésus, leur liste est reproduite quatre fois (Mt, Mc, Lc, Ac), Jésus leur réserve un enseignement particulier et les envoie en mission. L’importance de ce groupe des douze se remarque encore au grand soin que Jésus a pris pour les nommer, une nuit de prière (Lc 6.12), à sa très forte déception d’être trahi précisément par l’un d’entre eux (Jn 6.70). À l’approche de sa mort, Jésus les réunit pour leur révéler le sens de sa passion et leur demander d’en rappeler le souvenir en prenant le pain et le vin. Ils sont les témoins privilégiés de sa résurrection et reçoivent un mandat universel (toutes les nations) et perpétuel (jusqu’à la fin du monde) (Mt 28.16-20).

Le livre des Actes nous permet de suivre au cours des premières années de l’Église le sort de cette structure mise en place par Jésus lui-même.

La première préoccupation des disciples est de réparer la brèche causée par la trahison et la mort de Judas. Cette initiative, bien que conduite avec réflexion et prière, apparaît assez marginale lorsqu’on la considère à la lumière de la suite de l’histoire. L’heureux élu n’est plus jamais nommé, ni dans le livre des Actes, ni dans aucun autre écrit du Nouveau Testament et le rôle décisif joué et revendiqué par l’apôtre Paul, comme « apôtre de Jésus-Christ », tend à reléguer au rang de simple anecdote ce remplacement hâtif. Ainsi la structure brisée par la trahison de Judas n’est rétablie que de manière symbolique et c’est par un treizième homme, un apôtre « accidentel » (1Co 15.8) que la mission fondatrice des apôtres, comme témoins de la résurrection et dépositaires de l’enseignement du Christ se trouve réalisée de la manière la plus évidente. Ne serait-ce pas une nouvelle manifestation du pragmatisme de Dieu ? Peut-être aussi d’un certain humour ?

Les hommes aussi devront se montrer pragmatiques. Pour résoudre les difficultés de gestion de la communauté de Jérusalem et pour préserver la fonction spirituelle du groupe des douze, les voici contraints à mettre en place une nouvelle structure (Ac 6). Le soin avec lequel le choix est effectué, la valeur symbolique du nombre (sept) témoigne de la volonté de reproduire, à un degré inférieur la structure type des douze apôtres. Là encore, la liberté de Dieu à l’égard des structures va se manifester : élus pour « servir aux tables », les sept, au moins deux d’entre eux, se révèlent peu de temps après comme de remarquables témoins (Etienne) et propagateurs de l’évangile (Philippe).

Une autre particularité doit être signalée, le terme d’apôtre n’est pas toujours réservé aux douze et à Paul. Il s’applique à Jacques, frère de Jésus, qui n’était pas l’un des douze (Ga 1.19, à des compagnons de Paul tels qu’Andronicus et Junia, ou Junias (Ro 16.7), aux délégués des Églises chargés de porter à Jérusalem les fonds collectés (Ph 2.25 ; 2Co 8.23). En parlant de « faux apôtres déguisés en apôtres du Christ » (2Co 11.13), Paul confirme que le titre n’était pas réservé aux douze : il ne peut y avoir de faux apôtres que si, par convention commune, le titre peut être étendu à d’autres qu’aux douze. Cet emploi du même terme dans un sens restreint (les douze) et dans un sens plus large, ne gomme pas pour autant toute différence entre les deux groupes. Sinon pourquoi Paul revendiquerait-il avec autant d’insistance son appartenance au groupe restreint en se prévalant du titre d’apôtre ? Mais elle oblige le lecteur à plus de souplesse d’esprit et d’acuité dans l’interprétation des textes.

Ainsi le sort, dans les premières décennies de l’Église de la seule structure mise en place par Jésus, confirme l’impression produite par l’instauration de la royauté et l’enrichit : adaptation au développement de l’Église et liberté des dons de grâce attribués par Dieu, constituent deux facteurs importants de variation ou de transformation des structures. On découvre ainsi que la voie qui consiste à rechercher une structure type pour la reproduire aujourd’hui n’est peut-être pas la mieux adaptée au contenu du Nouveau Testament. Celui-ci nous oriente autant vers les écarts et les transformations nécessaires à toute structure pour s’adapter à une réalité concrète évolutive et à l’action souveraine de Dieu.

Reste à nous pencher sur les structures de l’Église primitive telles qu’elles ressortent du livre des Actes et des Épîtres.

par Emile Nicole, professeur d'Ancien Testament
à la Faculté Libre de Théologie Evangélique de Vaux-sur-Seine.

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