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pasitera   

L'incroyable nouveauté


Rappel des faits
Selon la chronologie de la vie de Paul, que l'on peut tenter de reconstituer à partir des données des Actes et des Galates, l'apôtre s'est converti vers 34. C'est aussi à cette époque que des croyants, dispersés lors de la persécution à Jérusalem, se sont réfugiés à Antioche de Syrie, troisième ville de l'Empire romain quant à la population (env. 400 000 hab.). Quelque temps plus tard, certains d'entre eux annoncent l'Évangile à des païens, et l'on assiste à la création de la première Église pagano-chrétienne (Ac 11.20-21). Paul, que Barnabas va chercher à Tarse, arrive en 43/44 à Antioche où il exerce un ministère d'une année aux côtés de Barnabas (11.25-26). En 46-47/47-48, les deux hommes se rendent à Chypre puis en Galatie du Sud pour annoncer l'Évangile et fonder des Églises (ch. 13-14), puis ils retournent à Antioche (14.27-28). Finalement, en 48/49, ils montent à Jérusalem pour le premier « concile » de l'histoire de l'Église (ch. 15).

Un séisme théologique

Les païens se tournent vers l'Évangile ! Actes 11.26 précise que c'est à Antioche de Syrie que les croyants ont été, pour la première fois, appelés « chrétiens ». Il fallait, en effet, donner un nom à ces gens qui n'étaient ni païens ni juifs, mais des fidèles du « Christ ».
Cette entrée des païens dans le peuple de Dieu a suscité la première grande crise théologique de l'histoire au sein de l'ensemble de l'Église. Au début, tout se passe bien (11.22-23). Lors de la visite de Paul et de Barnabas à Jérusalem (11.30 ; 12.25), qui étaient accompagnés par Tite (Ga 2.1), peut-être un pagano-chrétien d'Antioche, Pierre, Jean et Jacques expriment leur solidarité et leur accord avec les deux hommes (2.9). Pierre lui-même n'avait-il pas ouvert le royaume aux païens lors de sa visite chez Corneille (Ac 10) ? Cependant, après le retour de Paul et de Barnabas (Ac 14.27-28) à Antioche suite à leur tournée missionnaire à Chypre et en Galatie du Sud, on assiste à une première faille dans cette entente théologique. Pierre vient à Antioche, partage le repas (avec cène ?) des pagano-chrétiens de l'Église, mais après « l'arrivée de quelques personnes de l'entourage de Jacques », il s'esquive et se tient à l'écart, « à cause de ceux de la circoncision », au point d'entraîner Barnabas dans son sillage (Ga 2.11-13). L'interprétation de l'attitude de Pierre est discutée ; elle dépend en partie de l'identité de ceux que Paul appelle « de la circoncision ». S'agit-il des judéo-chrétiens arrivés à Antioche ou plus généralement des judéo-chrétiens de Jérusalem qui auraient pu être choqués par le « laxisme » de l'apôtre (voir Ac 11.2) ? Ou ces membres « de la circoncision » visent-ils des Juifs non chrétiens qui auraient pu, par représailles, s'en prendre aux croyants de Jérusalem ? Pierre, pris d'un vertige théologique, a-t-il eu un réflexe de panique en pensant aux conséquences de son ouverture à l'égard des païens convertis ? Quoi qu'il en soit, les choses semblent être rentrées dans l'ordre après cette première alarme : Barnabas et Pierre, en tout cas, ont reconnu leur erreur (15.2, 7-11).

Cependant, peu de temps plus tard, la crise éclate « tous azimuts ». Dans les Églises de Galatie du sud (Ga), à Antioche de Syrie et en Judée (Ac 15.1) : il faut, exigent certains, que les pagano-chrétiens se fassent circoncire pour être sauvés ! Cette crise, qui a ébranlé toute l'Église, a suscité un renouvellement théologique et une innovation ecclésiologique.

Un renouvellement théologique, une innovation ecclésiologique
Il serait trop long de le prouver, contentons-nous de l'affirmer. Il nous semble que la théologie judéo-chrétienne s'articule fondamentalement autour des deux notions de nouvelle naissance et d'obéissance (le commandement de l'amour) : c'est par l'Esprit que Dieu, dans sa bonté, change les cours grâce à l'ouvre du Christ et donne la capacité de mettre sa Loi en pratique. On trouve cette formulation de la vérité dans Jacques, Pierre et Jean. Paul, quant à lui, structure sa théologie autour des deux notions clés de la justification par la foi en Christ et de la sanctification par l'Esprit. Son approche est plus juridique car il lui faut répondre au problème du statut des pagano-chrétiens : comment pourraient-ils avoir part, eux qui ne sont pas Juifs, à l'alliance établie avec Abraham ? Cet enjeu le conduit à redéfinir le statut de tout homme devant Dieu, tant juif que grec. C'est à la lumière de ce fait, nous semble-t-il, qu'il faut comprendre, entre autres, les formulations divergentes entre Jacques et Paul sur la justification. Car si le premier parle de foi juive et d'ouvres chrétiennes, le second parle de foi chrétienne et d'ouvres juives. Bien que la vérité fondamentale n'ait pas changé, la formulation s'est modifiée : l'entrée des païens dans l'Église a suscité un approfondissement théologique.

Ce renouvellement théologique s'est accompagné d'une incroyable innovation ecclésiologique, qui a tendu à relativiser les réalités qui divisent les hommes. Car en Jésus-Christ, « il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme » ; tous, en effet, sont un (Ga 3.28). La manière dont Paul et l'Église ont cherché à appliquer ces vérités a dérouté plus d'un « traditionaliste » de l'époque. Le refus de l'apôtre de soumettre les pagano-chrétiens à la nécessité de se faire circoncire, de pratiquer le sabbat, d'observer les prescriptions alimentaires de la Loi mosaïque ou de dépendre de Jérusalem (Ga 5.2 ; 6.12-15 ; 4.10 ; 2.12-14 ; 4.21-28) s'est constamment accompagné d'un plaidoyer pour le respect des opinions et des consciences (Rm 14.1-5 ; 1 Co 8.7-13) : Juifs et païens, les ennemis d'antan, étaient appelés à vivre la paix établie par le Christ (Ép 2.14-17 ; Col 3.15). Pour les Romains, les esclaves étaient des « choses » ; Paul les traite en êtres humains responsables (Ép 6.5-8 ; Col 3.22-25) et son attitude envers Onésime a dû en surprendre plus d'un (Phm). À Antioche, un Noir, Siméon, était l'un des prophètes ou docteurs de l'Église au même titre que Manaën, qui avait été élevé avec Hérode Antipas (Ac 13.1) ! Et que dire de la place si importante que Paul attribue aux femmes au sein de la communauté chrétienne ? Le contraste avec la pratique juive ou grecque est saisissant. Contrairement aux usages du temps, il nomme Priscille avant son mari Aquilas à plusieurs reprises (Ac 18.18 ; Rm 16.3 ; 2 Tm 4.19). Il la présente comme l'une de ses collaboratrices (Rm 16.3), de même qu'Évodie et Syntiche, qui « ont combattu côte à côte » avec lui « pour l'Évangile » (Ph 4.2-3). Par ailleurs, il loue Junia qu'il qualifie, selon l'interprétation la plus probable du verset, d'« apôtre remarquable » (Rm 16.7). Ces innovations ecclésiologiques ont marqué la pratique missionnaire de l'apôtre qui mettait un point d'honneur à être comme un Juif avec les Juifs et comme un Grec avec les Grecs (1 Co 9.19-23) ; on le lui a d'ailleurs reproché, l'accusant d'être hypocrite (Ga 1.10 ;1 Co 9.3 ; 2 Co 4.2 ; etc.).

Et nous ?
Le pluralisme de notre époque - qui rassemble en un même lieu chrétiens catholiques, protestants ou orthodoxes, athées, sceptiques, musulmans, Juifs, bouddhistes, adeptes de la spiritualité « new age », matérialistes, intoxiqués de la télévision ou du football - ressemble beaucoup plus à ce que Paul a connu qu'à la situation de nos pays durant le Moyen Âge. Paganisme, judaïsme, stoïcisme, épicurisme, occultisme, cultes à mystères, hédonisme et jeux du cirque se côtoyaient au premier siècle. Ne nous faudrait-il donc pas, nous aussi, avoir le courage de reformuler la vérité de l'Évangile pour notre temps ? Il n'est pas certain qu'il faille toujours et obligatoirement annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus à la manière des Réformateurs du seizième siècle. Certes, à leur époque, les gens étaient particulièrement sensibles aux notions juridiques de culpabilité et de justification. Ne sont-ils pas plus sensibles, de nos jours, aux notions d'esclavage et de libération ? L'individualisme protestant, si important face à un catholicisme englobant et dominateur, semble perdre de son attrait ; le message de l'appartenance au peuple de Dieu pourrait trouver un écho plus favorable parmi nos contemporains. L'annonce du salut de l'âme des temps passés pourrait laisser la priorité à celle de la résurrection de ce corps auquel on voue un culte en notre temps. Avant de prêcher le salut, ne devrions-nous pas aider nos concitoyens à retrouver le sens de Dieu, de la création et de l'homme ? Car que sert-il de faire une expérience de « salut » si celle-ci ne s'accompagne pas d'une réelle compréhension de Dieu et de l'homme ?

Mais le courage théologique ne va pas sans courage ecclésiologique, car la théologie doit s'incarner dans le temps et les cultures. Ce sont les Églises de professants qui, dans le passé, ont eu l'audace de réformer l'Église jusqu'à revendiquer son indépendance par rapport au pouvoir temporel, lutte dont l'emblème a été le baptême des croyants. Jusqu'où devrait-on s'inspirer des pratiques du culte de la mosquée pour les adapter, dans certaines Églises, au culte chrétien en vue de mieux annoncer l'Évangile aux musulmans ? Toutes les chrétiens se réjouissent de l'abolition de l'esclavage et jugent qu'il n'est pas nécessaire de le rétablir pour demeurer fidèles aux exhortations de Paul et de Pierre, adressées aux esclaves et aux maîtres dans ce que l'on appelle les « tables d'états temporels » (Ép 5.17-6.9 ; Col 3.18-4.1 ; 1 P 2.13-3.7). Nous acceptons tous de tenir compte des acquis heureux de l'histoire dans ce domaine pour interpréter les enseignements apostoliques. Ne devrions-nous donc pas aussi tenir compte des acquis de l'histoire concernant les relations entre l'homme et la femme pour interpréter les exhortations des apôtres visant leurs relations et qui appartiennent à ces mêmes « tables d'états temporels » ? L'exercice de l'autorité dans l'Église doit-elle nécessairement s'exercer de nos jours comme il y a quelques siècles ? Les notions de collégialité, de délégation, d'organisation en réseaux ne sont-elles pertinentes que pour le monde de l'entreprise ? Ne vaudrait-il pas mieux réfléchir sérieusement aux nouveaux moyens de communication (les média, le cinéma, etc.) plutôt que d'y avoir recours par « contagion » et sans discernement ?

Osons !

Héritage et tradition, liberté et innovation. Telles sont deux leçons essentielles que nous enseigne l'Église du Nouveau Testament. L'enracinement, qui produit la maturité, découle de la première d'entre elles. Il n'est pas de chrétien de Gaule ou du Groenland qui parvienne à la maturité chrétienne sans se savoir, profondément et d'abord, fils d'Abraham. La liberté et l'innovation favorisent l'incarnation de l'Évangile dans le temps et la culture. Ces deux leçons doivent se vivre ensemble, sous l'autorité bienveillante de la Parole du Seigneur, rendue vivante dans les cours par l'Esprit et dans l'Église par les ministères qu'il y suscite.

Jacques Buchhold, professeur de Nouveau Testament
à la Faculté Libre de Théologie Evangélique de Vaux-sur-Seine

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